Culture

Fathallah Lamghari, la voix du cœur

Illustre artisan du grand rebond de la chanson marocaine après l’Indépendance,
Fathallah Lamghari possède à son compteur plus d’une centaine de chansons, en tant que parolier, interprète et compositeur. Ce modèle de longévité - il a débuté en 1955 - est déjà entré au panthéon des artistes. Portrait.

Fathallah Lamghari, la voix du cœur

Il en va pour les chanteurs comme pour tous les artistes. Ce ne sont pas forcément les plus méritants qui ont les faveurs des consécrateurs peu ou prou légitimes. Pis : les meilleurs restent à quai.

Il en est ainsi de Fathallah Lamghari. Si les médias ont, occasionnellemet, la lucidité de le rappeler à notre souvenir nostalgique, les spécialistes ou autoproclamés tels, eux, le tiennent pour quantité négligeable. Rabah Mezouar, dans Le Maroc en mouvement (Maisonneuse & Larose, 2000) passe en revue les figures de proue de la chanson marocaine sans dire un traitre mot de l’auteur de Ma bqiti âandi flbal, mais s’appesantissant en revanche sur un météore du nom de Mohamed Sif. Ahmed Aydoun, de son côté, dans son ouvage Musiques du Maroc (Eddif, 2001) fait force éloges à Ahmed Bidaoui, Abdelwahab Agoumi, Mohamed Fouiteh, Maâti Belqacem et à tant et tant de célébrités, mais occulte le nom de Fathallah Lamghari.

Lamghari possède un «son» à lui, qui ne vieillira jamais
Lamghari n’a-il écumé les scènes, brillé sur les plateaux, déchaîné les foules que pour essuyer cette infamie ? Cette ingratitude, l’homme, pétri de sagesse, n’en a cure. L’amour que lui témoigne le public suffit à son bonheur. La soirée que lui a consacrée 2M, samedi 10 mai dernier, en est l’irréfutable gage.

On y apercevait des jeunes et des moins jeunes, des grands-parents et leurs petits-enfants, des adultes et des nymphettes vibrant, à l’unisson, aux solos mélancoliques de cet interprète inoxydable. Car, il y a dans ses chansons l’ingrédient majeur des œuvres qui traversent les époques et les générations : l’amour malheureux. Et puis, Lamghari possède un «son» à lui, qui ne vieillira jamais.

Savez-vous qui a tissé les mots de cette lumineuse lamentation sur les ruines qu’est Dar lli hnak ? Vous en connaissez sûrement l’interprète (Abdelwahab Doukkali), vous en ignorez certainement l’auteur. Il s’agit de Fathallah Lamghari. Et Sannarra chantée par Abdelhadi Belkhayat ? le même. Et Aâla ghafla (Naïma Samih), Faytli chaftak (Samira Bensaïd)? Encore et toujours Lamghari. Tout au long de sa carrière, il aura semé ses paroles à tous vents.

Elles sont recueillies par le dessus du panier de la scène musicale marocaine : Mohamed Mezgueldi, pour lequel il a écrit, à l’âge de quinze ans Alach qatâouk ya warda ; Abdelhaï Sqalli (Ala lbab tallat lgamra); Abdelhadi Belkhayat (Fi qalbi jarh qdim); Abdelwahab Doukkali (Niyya wahda âmaltha); Mahmoud Idrissi (Mouhal yansak lbal); Lahbib Idrissi (Ma bqiti ândi flbal); Naïma Samih (Hada hali); Samira Bensaïd…

Mais la favorite de Lamghari demeure Latéfa Raafat. Pour elle, il n’a pas seulement écrit des chansons, mais les a aussi composées. «Avant que nous ne fassions connaissance, Latéfa Raafat possédait un don prodigieux, mais ne trouvait personne pour le mettre en valeur, raconte-t-il. Elle m’a approché et prié d’écrire et de composer pour elle. Je lui ai fait remarquer que je ne composais que pour moi-même. Elle a insisté. Jai réfléchi. J’ai fini par céder. Je n’ai pas eu tort, tant elle a chanté comme je l’aurais fait moi-même». De cette collaboration sont nées quelques topazes telles Yamma ya yamma, Âachrat lahbab ou encore Maghyara.

Il fréquente assidûment les poètes symbolistes français
Gourmet des mots, ce cadre à la retraite du Bureau de recherche pétrolière et minière (BRPM), confesse : «Si on m’avait donné à choisir entre l’écriture, l’interprétation et la composition, j’aurais, sans la moindre hésitation, opté pour l’écriture. Je suis poète dans l’âme, et seul le verbe, quand il est bien inspiré, me met en extase». Mais quel est le secret de cette passion effrénée pour les mots ? L’atavisme, répond Lamghari sans ambages.

Moulay Abdallah Ben Hsaïn, le saint patron de Tamsloht, dont descend son géniteur, troussait entre deux prêches, entre deux conseils avisés, des poèmes de malhoun. Une vocation qui vient de loin, donc, et que l’ancien lycéen de Moulay Driss de Fès et étudiant à l’Ecole nationale des finances affermissait par la fréquentation assidue des poètes symbolistes français et des fables de La Fontaine.
D’où, sûrement, sa forte inclination pour la métaphore, l’allégorie et la personnification. Sous la plume de Lamghari, l’aimée est souvent désignée par une figure de rhétorique. Elle est la rose, la lune, le verre de cristal, le rossignol…

Son idole, Farid Al Atrach et Mohamed Fouiteh, son gourou
Il n’en demeure pas moins que les paroliers, si brillants soient-ils, sont confinés dans l’ombre. Aussi, Fathallah Lamghari se résout-il à en sortir, en se lançant dans la chanson. «Constater que des chanteurs se couvrent de lauriers en interprétant vos paroles, alors que vous êtes ignoré du public, est considéravlement frustrant. C’est pourquoi j’ai décidé d’occuper la scène». Non sans un substantiel viatique.

Dès sa tendre enfance, Lamghari fredonnait des airs à tout bout de champ. Et de belle manière, s’énorgueillit-il. Particulièrement les mélodies de Farid Al Atrach, son idole d’alors. «Je le chante à merveille», juge-t-il. Mais c’est auprès de Mohamed Fouiteh, son gourou, qu’il affine ses gammes. Epaté par le talent vocal de l’adolescent, le compositeur-interprète, déjà au faîte de sa gloire, le prend sous son aile tutélaire.

Il est adoubé. «Je considère Fouiteh comme un compositeur immense et un interprète incomparable. On voit qu’il a fréquenté les conservatoires parisiens les plus prestigieux. Il est regrettable qu’on accorde tant d’intérêt à des œuvres telles que Aou maloulou ou LahbibLahbib, qui ne sont pas ce qu’il a fait de mieux, et qu’on néglige Ma bini wbinou oualou, Aândak tansani, Âlach ya âyouni, qui sont des chefs-d’œuvre de finesse et d’inspiration».

Coup sur coup, Kas lballar, Khsara fik ghrami, Lli bnitou rrih ddah. Toutes trois signées Abderrahim Sekkat, le compositeur fétiche de Fathallah Lamghari. «Un homme d’une rare élégance et un compositeur exceptionnel», considère ce dernier.

A l’écoute de Kas lballar, l’auteur de ce portrait a été happé par le destin de ce verre de cristal, si délicat, qui échappe des mains prévenantes pour tomber dans d’autres, indélicates, empressées de le lâcher après s’en être servi. J’avais treize ans, l’âge des premiers émois amoureux. Je faisais le siège d’une petite voisine. Elle repoussait mes avances et avait les yeux de Chimène pour un mouflet plus mignon que moi, qui la snobait. Et voilà que Kas lballar est venue pour me conforter dans le sentiment que les affaires de cœur sont très compliquées.

C’est ainsi que Fathallah Lamghari est entré dans ma vie. Avec sa bouche trop grande de Jagger de l’Atlas, ses costumes ringards (c’était tendance à l’époque) et sa Rolex. Avec ses problèmes de femmes, sa voix qui roule et ses mots qui claquent, répétant à l’envi cette terrible vérité : il n’y a pas d’amour heureux.

Son thème favori : le désarroi de l’absence de l’aimée
«J’en avais assez d’adapter ma voix à la musique d’autrui. Aucun compositeur n’avait réussi à en tirer la quintessence. Alors, j’ai pris la décision de mettre en musique mes propres paroles», affirme Fathallah Lamghari.

Et c’est avec Wallah ma n’ta mâana qu’il effectue son entrée en composition. L’intro en ney fait chavirer les cœurs, hérisser les cheveux. Le solo de chant libre, qui suit, émeut plus que de raison. Désarroi de l’absence, elle en vadrouille, lui en souffrance, thème cher à Lamghari. On l’imagine aisément, cet amant délaissé, appuyé à sa fenêtre, peut-être, le regard ne cherchant plus à percer la buée qui colle au carreau. Il est là, languissant du souvenir de l’autre, qu’il interroge dans un cri qu’il sait déjà sans réponse : «Dis, quand reviendras-tu ?»

J’avais vingt ans, quand les ondes et les cathodes étaient hantées par Wallah ma n’ta mâana. A vingt ans, on ne connaît pas encore la vie. On ne pleure pas pour une fille, ou on n’oserait pas l’avouer. Et c’est pourquoi on danse. A vrai dire, je n’ai jamais su danser sur les chansons de Lamghari. Mais j’ai souvent pleuré comme lui. Ça crée des liens. Aujourd’hui, trois sons de ney suffisent encore pour que résonne en nous l’écho charmant des jours heureux. C’est toujours comme ça, les bonnes chansons. Elle nous rappellent à l’ordre du temps qui passe, nos souvenirs s’embrouillent et nous rions pour ne pas pleurer. Merci, monsieur Fathallah Lamghari !

Et-Tayeb Houdaïfa
www.lavieeco.com

2008-05-23

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