Culture

Ces écrivains qui ont répondu à l'appel du désert

Saint-Exupéry, René Caillé, Michel Vieuchange, Isabelle Eberhardt,... ils ont été nombreux à succomber à la fascination du désert. A eux, il a valu à la fois de grands bonheurs et d’incroyables souffrances ; au lecteur, des pages inoubliables. Les 9 et 10 avril, à Errachidia et Rissani, le Centre des études et recherches sahariennes nous conduira sur leurs traces.

 Ces écrivains qui ont répondu à l'appel du désert

L’ Appel du Sud, pour reprendre un titre successivement utilisé par l’ancien légionnaire George Manue (1931), puis par Vincent Berger (1936), c’est l’appel du désert, plus précisément du Sahara marocain, aux confins de la Mauritanie. En quête d’aventure et d’absolu, ou d’une improbable capitale ensablée, Tombouctou ou Smara, des «fous du désert» ont arpenté le Sahara, souvent au prix d’ineffables souffrances. Que vont-ils chercher, ces rêveurs intérieurs, dans le silence et l’immensité désertiques sinon, au plus profond d’eux-mêmes, une rédemption par la souffrance, l’élévation vers cette «immuable et tranquille vérité» recherchée par Psichari dans Le Voyage du centurion, dont le personnage souhaite simplement que chaque étape de son périple soit «utile à son cœur»?
A Saint-Exupéry, le désert a inspiré ses œuvres majeures
«Et cependant nous avons aimé le désert.S’il n’est d’abord que vide et que silence, c’est qu’il ne s’offre point aux amants d’un jour. Un simple village de chez nous déjà se dérobe. Si nous ne renonçons pas pour lui au reste du monde, si nous ne rentrons pas dans ses traditions, dans ses coutumes, dans ses rivalités, nous ignorons tout de l’empire qu’il compose pour quelques-uns. Mieux encore, à deux pas de chez nous, l’homme qui s’est muré dans son cloître, et vit selon des règles qui nous sont inconnues, celui-là émerge véritablement dans des solitudes tibétaines, dans un éloignement où nul avion ne nous déposera jamais. Q’allons-nous visiter sa cellule ! Elle est vide. L’empire de l’homme est intérieur». C’est en ces termes empreints d’humilité qu’Antoine de Saint-Exupéry évoque le désert marocain dans Terre des hommes (1939). L’homme connaîtra plus tard d’autres étendues silencieuses, en Argentine, en Libye, mais c’est à coup sûr au Maroc que lui est venu ce goût prédestiné pour le désert, à la faveur de sa nomination comme chef d’aéroplace à Cap Juby, en 1927. L’ancien fort est planté entre l’océan avec ses brumes de mer et le désert et ses tempêtes de sable. Sa surveillance n’est pas de tout repos. D’un côté, une nuée d’Espagnols suspicieux et prompts à la détente ; de l’autre, une horde de nomades indomptables qui prennent les pilotes en otage.
C’est dans ce climat d’alerte permanente qu’officie Saint-Exupéry. Entre deux missions, il s’en console par une retraite sous la tente d’un cheikh, où il donne libre cours à son penchant suraffirmé pour la rêverie solitaire, la méditation et le silence. Le désert sied à son tempérament. Il en nourrit ses deux œuvres majeures, Le Petit Prince et Citadelle, son œuvre posthume, dans laquelle il écrit : «Nous nous sommes nourris de la magie des sables, d’autres peut-être y creuseront leurs puits de pétrole et s’enrichiront de leurs marchandises. Mais ils seront venus trop tard. Car les palmeraies interdites ou la poudre vierge des coquillages nous ont livré leur part la plus précieuse : elles n’offraient qu’une vaine ferveur, et c’est nous qui l’avons vécue.»
Camille Douls tomba en esclavage dans la tribu des Reguibat
Avant Saint-Exupéry, nombreux ont été les givrés de l’ailleurs attrapés au miel des séductions du désert marocain. Dans cette chronologie trépidante, René Caillé (1799-1838) prend les devants. Epuisé par une expédition africaine entamée en avril 1827, en Guinée, et dont Tombouctou marque l’étape décisive d’un périlleux voyage de 508 jours et 4500 kilomètres, durant lequel il s’est fait passer pour un musulman, il cherche, à travers le désert marocain, une porte de sortie vers l’Europe. Le 4 mai 1828, il se joint à une caravane de six cents dromadaires, quittant Tombouctou en direction du nord. Suivent des marches harrassantes à travers la hamada du Draa, les pauses dans des oasis bienfaisantes, la route du Maroc proprement dite et son chapelet de puits, la plaine de Tafilalet et la fin du désert, sinon de l’enfer. Avec une autre caravane (deux cents ânes), Caillé franchit l’Atlas par les gorges du Ziz, traverse Sefrou, puis Fès lui apparaît le 12 août.
S’il en est de la brièveté de certaines existences comme de ces étoiles filantes qui zèbrent le ciel nocturne du Sahara, la vie de Camille Douls a cette brillance éphémère qui continue à fasciner longtemps après sa disparition. Membre de la société géographique de Rouen, Camille Douls ressent, un jour, l’appel irrésistible du désert. Il s’y précipita non sans avoir au préalable préparé, avec minutie, son expédition, et s’être muni de précieux viatiques. Une année lui suffit pour apprendre la langue arabe et le Coran. Paré pour l’aventure, il s’enfonce, en 1888, dans la fournaise menaçante du Sahara. Il savait qu’on n’y entrait pas comme dans du beurre. Il prit alors la précaution de faire chavirer son bateau et de se déguiser en marchand turc. Le manège ne porta pas les fruits espérés. Les Reguibat, une tribu insoumise, le capturèrent, le soulagèrent de ses biens et de ses frusques, puis l’enterrèrent dans le sable, jusqu’au cou. Il faillit y laisser sa peau grimée.
Il fut sauvé par le gong. Plutôt que de l’abandonner aux termites, les Reguibat l’offrirent comme esclave à la dame la plus âgée de leur tribu. Emerveillés par son savoir, ils se mirent à prendre son avis sur les choses concernant leur quotidien. Il tirait son épingle du jeu. Il devint un personnage important. Si important qu’on lui trouva femme. Pour se tirer de ce mauvais pas, il prit prétexte d’une dot à réunir en Turquie. C’est ainsi qu’il mit les voiles vers la France, où il publia son reportage dans les Annales géographiques de Rouen, sous le titre Voyage au Sahara occidental. Mais du mal du désert, on ne se guérit guère. Camille Douls sacrifia situation honorable et grandeurs d’établissement pour regoûter aux charmes torrides du Sahara. A peine arrivé, il y mourut de typhoïde, par une des facéties du destin. Il demeure à jamais captif du désert.
C’est sous le burnous de l’imaginaire Si Mahmoud qu’Isabelle Eberhardt sillonna le désert
Singulière destinée que celle d’Isabelle Eberhardt (1877-1904). Cette noble dame avait l’infinie bougeotte chevillée à l’âme. Il faut dire qu’elle y était prédestinée. Issue de l’aristocratie russe, elle vit le jour à Genève, et passa le plus clair de son enfance et adolescence parmi une flopée d’exilés turcs et russes. Très tôt, elle se mit à rêver d’horizons lointains. A Bône (actuelle Annaba), de mai à novembre 1897, elle découvrit, avec sa mère, l’Algérie. Elle s’en enticha, se dépouilla de sa défroque mentale pour se fondre dans une population dont elle embrassa la religion : l’islam. Obligée de retourner en Suisse, à la suite de la mort de sa mère, elle prit son mal en patience.
Le Sahara hantait ses jours et ses nuits, les écrits de Pierre Loti attisaient sa ferveur, il fallait qu’elle appareillât vers les rivages sablonneux. Ce fut chose faite, en juillet 1900, où elle y rencontra son futur mari, Slimane Ehnni, et l’hostilité des adeptes d’une confrérie rivale de la sienne. En mai 1904, elle se mit à sillonner, sous un déguisement masculin et un nom d’emprunt, Si Mahmoud, le Tafilalet, puis le désert avoisinant. De retour à Aïn-Sefra (Algérie), elle fut emportée par une crue de l’oued. De sa traversée du désert, elle élabora quelques récits, publiés posthumément : Ecrits sur le sable, Pages d’Islam, Trimardeur et Mes journées.
Mais le plus pathétique personnage dans la galerie des des amoureux du désert, venus consommer leur vie dans sa géhenne, est, indiscutablement, Michel Vieuchange. Qu’alla-t-il faire dans cette galère, ce natif de Nevers, grand esthète, jouisseur, noceur et flambeur impénitent ? Comme celles du Ciel, les voies du désert sont impénétrables. Smara était une province interdite, Vieuchange, par bravade, s’avisa de la forcer. Il avait à peine vingt-six ans et toutes ses illusions. Le 11 septembre 1930, déguisé en femme berbère et accompagné de quelques vaillants du cru, il se lança à la recherche de la cité «engloutie». Il l’atteignit, le 1er novembre à midi un quart, nota-t-il avec un sens inouï de la précision. Désenchantement. Des splendeurs d’antan ne demeuraient que des traces fugitives : un feston d’arcades et de briques, un arc outrepassé, une quantité de ruines, le vide. «Smara, fini, je le sens, nos jeunesses accomplies, nous entrerons dans un autre âge», s’écria Vieuchange. Et c’est le cœur triste qu’il prit le chemin du retour. Mille quatre cents kilomètres plus loin, il mourut dans les bras de son frère, des suites d’une dysenterie aiguë. De son périple insensé résulte un ouvrage passionnant, Smara.
René Caillé, Camille Douls, Isabelle Eberhardt, Michel Vieuchange, Antoine de Saint-Exupéry, Joseph Kessel (Vent de sable), Paul Bowles (Thé au Sahara), Le Clézio (Désert), et tant d’autres se sont soumis, par nécessité intérieure, à l’épreuve du désert. Personne n’en est sorti indemne. Certains en ont été marqués à vie, d’autres y ont péri. Mais quel qu’ait été le destin des uns et des autres, il est souvent sorti de leurs épreuves de très belles pages qui ont marqué la littérature. C’est pour leur rendre hommage que le Centre des études et recherches sahariennes nous propose, les 9 et 10 avril, à Errachidia et Rissani, un voyage à travers le désert marocain, sur les traces de ces écrivains voyageurs qui l’ont aimé parfois jusqu’à leur propre anéantissement

En quête d’aventure et d’absolu, d’une improbable capitale ensablée, Tombouctou ou Smara, des fous du désert ont arpenté le Sahara, souvent au prix d’indicibles souffrances.

Et-Tayeb Houdaïfa
www.lavieeco.com

2005-04-08

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