Culture
Caftan 2004, la magie a encore joué
Un budget de 5,5 MDH, 18 stylistes, 200 tenues, une diffusion TV à travers
le monde entier.
Décidément, Caftan 2004 a vu grand. C’est dans un décor
dépouillé, au milieu du froissement
des taffetas et du glissement des soies que s’est jouée la cérémonie.
Un ballet à la chorégraphie enlevée et un succès amplement
mérité.

Marrakech, le 1er mai. Le temps est doux. Beaucoup en profitent pour lézarder
à la terrasse d’un café. Remarquant le dossier de presse de
Caftan 2004, un consommateur suspend sa causette avec son voisin pour nous aborder
: «Pardon, monsieur. Vous n’auriez pas un billet en trop, je vous
l’achéterais au prix que vous voulez?». «Désolé,
je n’en possède qu’un et je ne tiens pas à rater le
spectacle.» A cette réponse, le visage du monsieur s’assombrit
: «Ma femme, c’est sûr, va me faire un scandale. Je lui ai promis
de lui procurer un billet. J’ai été incapable d’en trouver.»
«Vous n’avez qu’à lui dire que les places ont été
raflées il y a déjà quatre mois. C’est la stricte vérité»,
lui conseillons-nous. «Non, non. Il en circule toujours, mais à des
prix exorbitants.» Renseignements pris, en effet, des billets tombés
entre des mains indélicates sont revendus entre 1 800 et 3 000 DH. Telle
est la rançon de la gloire !
Et la gloire de Caftan, en effet, s’accroît d’année en
année. Et comme la manifestation tient à honorer son rang, elle
a tout revu à la hausse. Lors de la conférence de presse, tenue
dans l’agréable restaurant Bô Et Zin, on apprend que le budget
consacré à l’exhibition est de l’ordre de 5,5 MDH, que
les tenues présentées sont au nombre de 200, que les stylistes conviés
sont désormais dix-huit, dont dix créateurs marocains haute couture,
trois étrangers de haut vol et cinq nouveaux talents. Sa célébrité
ayant franchi les frontières, Caftan sera diffusé dans le monde
entier, par le truchement de 2M, 2M Maroc, ART et TV5. Cette dernière en
différé, sous forme de reportage multidiffusé. Et pour mieux
signifier son ancrage dans l’arabité, Caftan a non seulement fait
appel à une Jordanienne, un Tunisien et un Saoudien mais a également
invité à son banquet des étoiles indécrochables telles
que Yousra, Ilham Chahin, Hussein Fahmi et Ahmed Izzedine, idole des Marocains
depuis son éblouissante prestation dans le feuilleton Malak rouhi. Caftan
entend ravir, et il met le paquet.
Des stylistes supposés être rivaux, mais plutôt complices
Le 2 mai, à l’hôtel Atlas Médina. Par cette matinée
vivifiante, on aperçoit, vautrés dans des fauteuils, quelques stylistes
marocains bavardant gaiement entre eux. Ils ont encore la tête embuée
par les vapeurs de la soirée carabinée offerte, la veille, par leur
collègue Nadia Tazi, en sa demeure cossue, mais ils s’efforcent de
ne pas le laisser paraître. Leur entente, alors qu’ils sont supposés
être des rivaux, fait plaisir à voir et intrigue. «Nous nous
sentons bien entre nous, parce que nous sommes jeunes et que nous avons tous été
à la même école. Participer à Caftan nous rapproche
plutôt qu’il ne nous sépare», explique Mohamed Lakhdar.
Houcine Aït Mehdi renchérit : «La différence entre notre
génération et la précédente, c’est que nous
sommes très solidaires les uns des autres. Du moment que chacun de nous
possède son propre style, nous ne pouvons être en concurrence.»
Ce qui ne les a pas empêchés de remettre cent fois sur le métier
leur ouvrage pour se montrer à leur avantage. Six mois en moyenne d’âpre
labeur. «Il faut d’abord réfléchir au thème de
la collection. Ensuite, il importe de courir les salons de la mode afin de découvrir
les tissus appropriés au thème. Après le choix des tissus,
on conçoit le modèle. Cette étape franchie, commence alors
l’exécution. Tout cela prend bien six mois», détaille
Samira Haddouchi.
La plupart des dix stylistes marocains retenus dans la catégorie haute
couture se veulent «enfants de Caftan». De fait, c’est cette
manifestation qui les a mis sur orbite, a consacré leur talent, lancé
leur carrière. Aussi, s’attachent-ils à faire figure honorable,
en se transcendant à chaque prestation et en se singularisant par une touche
nouvelle, novatrice. «J’ai voulu mettre en valeur un métier
et une histoire. Celle du bijou. Nous nous distinguons par un accessoire beau,
riche, embellissant : la ceinture en or. Comme je suis amateur du corset, j’en
ai fait en or. En fait, c’est de l’argent trempé dans l’or.
Mais l’effet est le même», confie Albert Oiknine.
Mohamed Lakhdar, lui, fait reposer sa collection sur le brocart, sa matière
fétiche, mais une matière pensée autrement : «Je reste
fidèle au brocart, auquel je dois mon label. Mais cette-fois, je me suis
inspiré des tapis berbères pour le travailler, en y ajoutant ma
gamme de couleurs favorite. Donc, mes brocarts se présentent comme des
tapis berbères, très brillants, assortis de fils d’or».
Tout en surfant sur sa berbérité constitutive, Lahoucine Aït
El Mahdi innove : «J’ai observé que le luxe est revenu sur
les podiums. J’ai donc brodé sur l’élégance à
l’ancienne et le chic perdu.»
Les stylistes interrogés se montrent satisfaits de leur ouvrage. Ils confessent,
cependant, leur angoisse à l’approche de l’heure H. Même
Karim Tassi, un habitué de cet exercice, n’en mène pas large.
Il faut dire que ce fleuron du prêt-à-porter de luxe est passé
brutalement à la haute couture : «J’ai de multiples raisons
d’éprouver une certaine appréhension. J’ai fait ma collection
à distance. Ce qui n’est pas évident. J’étais
à Paris, mes brodeurs travaillaient au Maroc. On imagine beaucoup de choses,
puis on débarque à Marrakech et l’on vous tend des tenues
finies. Mais la surprise a été agréable, pour moi. Le sera-t-elle
aussi pour le public ?»
Le 2 mai, au Théâtre Royal. Il est 19 heures. Les 1 060 convives
prennent d’assaut les buffets dressés, faisant un sort aux douceurs
offertes. Entre deux bouchées, on contemple le paysage.
Oiknine a trouvé dans le patrimoine arabe et juif l’inspiration
de deux splendides robes de mariée
Les hommes se sont mis sur leur 31. Côté femmes, tailleurs stricts
côtoient décolletés abyssaux, caftans chatoyants dévisagent
nombrils à l’air. Une fois les sujets de conversation épuisés,
les yeux rassasiés et l’estomac lesté, on se met à
s’impatienter. Trois heures à ronger son frein, retransmission en
direct oblige, c’est éprouvant. D’ailleurs, plusieurs spectateurs
gagnent leur place une bonne heure avant le début du show.
A 22 h 05, le défilé est annoncé. Surgit alors le duo Bouchra
Ghandi (ART) et Imad Ntifi. Ils ont le bon goût de ne pas s’éterniser.
En un petit laps de temps et trois formules, la présentation est expédiée.
Mannequins et danseurs débouchent de plusieurs entrées. Le tableau
est saisissant. On retient son souffle, puis on le reprend pour porter son regard
sur la collection exhibée. Elle s’intitule «Etincelles du désert».
Elle jette mille feux. Elle est l’œuvre de Nadia Tazi qui, pour sa
première participation à Caftan, fait fort. Très fort. On
applaudit à tout rompre.
Le public est encore sous l’emprise des couleurs terre et de la magnificence
des broderies quand Albert Oiknine installe ses nymphes sur le podium. Le créateur,
qui en est à sa quatrième prestation, ne cesse d’étonner.
Ses tenues, tout en perlage et broderie, se veulent un hommage à la femme
marocaine qui a combattu pour arracher ses droits. Les ovations crépitent.
Oiknine garde le meilleur pour la fin : deux robes de mariée puisées
dans le patrimoine vestimentaire arabe et juif. Deux joyaux.
Inspirée du jeu de la marelle, la collection présentée par
Karima Alaoui, nouveau talent, ne laisse pas indifférent. Ses assemblages,
ses découpes, ses jeux de vraies fausses manches s’entremêlant,
s’ils se veulent ludiques, retiennent l’attention. Ensuite, c’est
au tour de Mohamed Lakhdar d’apparaître. Il le fait de manière
éclatante, en jouant sur des couleurs vives qui illuminent son brocart.
On frémit d’aise. Karim Tassi prend le relais. Avec lui, on change
de registre. Ce vieux routier du prêt-à-porter, lancé vivement
dans la haute couture, fait de sobriété vertu. Point de broderies
ni de paillettes. Mais des coupes amples conjuguées à des fourreaux
en maille, qui viennent se superposer aux voiles de mousseline couleur fushia,
parme et vert. Cette harmonie entre l’Orient et l’Occident (robe noire
parisienne et caftan marocain par-dessus) soulève des applaudissements.
Nul doute que Karim Tassi fera son chemin dans la haute couture.
Le rêve se poursuit avec l’entrée en scène de Samia
Berrada. Cette styliste a le feu sacré et en use dans la conception de
ses tenues. Elle avait promis «un crescendo dans les arrivées de
couleurs sur le podium, des mélanges d’étoffes et une coupe
très sobre». Elle a tenu promesse. C’est à une valse
incandescente de teintes chaudes, orange, jaune, rouge vermillon,… que nous
assistons, séduits. Et ce n’est pas Achraf Makoudi, malgré
son jeune âge, qui nous fera redescendre de notre nuage. Le «bleu»
est de l’étoffe des grands. Sa ligne précise, ses détails
subtils, son travail de broderie avec incrustation de verre, ses ceintures ciselées
en sont la preuve formelle. Audace fulgurante et exaltation créatrice sont
ses atouts majeurs. Les téléspectateurs de 2M ne s’y sont
pas trompés. Ils l’ont désigné révélation
de Caftan 2004.
Le public tombe d’émerveillement en émerveillement, tant le
spectacle est chavirant. Najia Abadi joue sur la frivolité et le glamour,
avec un heureux effet. Les broderies de Dahab Benaboud nous font replonger avec
délectation dans la lointaine Andalousie. La symphonie florale, composée
avec délicatesse par Zahra Yaagoubi, exhale des senteurs étourdissantes.
Samira Haddouchi fait exulter les sens avec ses transparences et ses mouvements
de traînes recueillis dans le lumineux XVIIIe siècle. Ihssane Ghilane
et son foisonnement de matières et de couleurs, souvent mélangées
étonnamment, provoquent notre stupeur admirative. C’est dans l’entêtant
sillage d’Audrey Hepburn que nous entraîne Nabil Dahani, avec ses
tissus soyeux, ses coupes ajustées en haut et évasées en
bas, ses gants et ses larges chapeaux. Batoul Caïn Allah, nouveau talent,
peut se vanter de nous avoir réservé surpris et amusés en
brodant sur une cape la formule «Tous pour Morocco 2010». Quant à
Lahoucine Aït El Mahdi, il réussit une nouvelle fois à nous
éblouir, en mettant en avant une élégance surannée
mais non dénuée de vibrante sensualité.
Puis, c’est au tour des stylistes étrangers de montrer leur savoir-faire.
Ils en possèdent au-delà de toute expression. La Jordanienne Zein
Khazawneh donne toute la mesure de son immense talent dans l’art de la broderie.
Le Tunisien Sousha, que les vedettes égyptiennes s’arrachent à
prix d’or, démontre que sa réputation n’est nullement
surfaite. Ses coupes longues et évasées, son art de la superposition
de matières excentriques, l’harmonie de ses couleurs terre, forcent
l’admiration. Le Saoudien Yahya El Bichri, habilleur de la défunte
Diana, se distingue par la finesse de ses tenues qu’il compose comme des
tableaux, utilisant pour cela la mousseline, le chantung et la dentelle, et privilégiant
l’or, le noir et le marron. Avec Yahya El Bichri se clôt le défilé
pour laisser place à un final aussi brillant que la couleur or dont il
se pare.
On savait que Caftan avait du talent, on ignorait qu’il pouvait avoir du
génie. Cette VIIIe édition fut géniale. Et tellement somptueuse,
flamboyante, unique qu’on en conservera un souvenir impérissable
Or, corset, khmissa, mantille espagnole, patrimoine amazigh, arabe et juif du
Maroc, à chaque styliste sa source d’inspiration pour une lecture
très personnelle et très brillante du caftan.
Les téléspectateurs de 2M ont rendu hommage à l’art
d’Achraf Makoudi en le sacrant Révélation de Caftan 2004,
dans la catégorie «nouveaux talents». A la clé, le Trophée
Maroc Telecom / Nokia.
Amoureux de la ceinture en or et du corset, Albert Oiknine a su en faire des accessoires
originaux pour sa collection. Ici, un corset en argent trempé dans l’or.
Et-Tayeb houdaïfa
www.lavieeco.com
2004-05-07
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