Croissance : Banque mondiale vs gouvernement

La Banque mondiale vient de présenter au Maroc son mémorandum économique.
Elle identifie quatre facteurs de blocage à la croissance : protection douanière, impôts élevés, marché du travail rigide et taux de change déséquilibré.
Pour Driss Jettou, les bons leviers se trouvent ailleurs : productivité, logistique et intégration.


page_image La visite au Maroc de François Bourguignon, début décembre, pouvait être présentée comme une visite de routine, comme en font souvent les dirigeants de la Banque mondiale. Celle-là n’avait cependant rien de routinier. Quand le numéro deux et économiste en chef de la puissante institution se déplace en personne, c’est pour une mission bien déterminée et souvent difficile. Et elle l’a été effectivement.
Accompagné par un groupe d’experts, il a présenté la première copie du mémorandum économique de la Banque mondiale sur le Maroc (la version définitive est prévue pour fin janvier 2006). Première copie parce que, comme il est d’usage dans les relations qu’entretient la banque avec les pays, le rapport final se doit de tenir compte des observations du pays passé à la loupe. Encore plus lorsqu’il s’agit d’un travail de fond effectué tous les quatre ou cinq ans (le dernier mémorandum remonte à 2000).
On retiendra de la visite du numéro deux une longue séance de travail avec le ministre des Finances, Fathallah Oualalou, le gouverneur de Bank Al Maghrib, Abdellatif Jouahri, et plusieurs hauts fonctionnaires de différents départements. Cette séance de travail, tenue dans l’après-midi du jeudi 8 décembre au ministère des Finances, était l’occasion pour les officiels marocains de découvrir le Country Economic Review, mais peut-être aussi d’exprimer leur désaccord sur certains points. Le soir même, François Bourgignon et son équipe étaient les hôtes d’un dîner organisé par le premier ministre, auquel ont pris part plusieurs membres du gouvernement, dont Karim Ghellab, Adil Douiri, Salaheddine Mezzouar et Habib Malki. Là encore, les points de désaccord n’auront pas manqué.
Ces désaccords n’en partent pas moins d’un constat commun : en dépit des réformes engagées, des chantiers d’infrastructure lancés, de la hausse de l’investissement public, le Maroc n’arrive pas à décoller. C’est sur les causes de cette faiblesse de la croissance que les avis divergent.

Le PIB évolue de 3,3% par an en moyenne. Trop peu !
Mais d’abord le constat. Pour la Banque mondiale, «l’expérience du Maroc avec la croissance est une énigme». Une croissance qui, pour eux, est demeurée terne notamment sur la période 1999-2004 : 3,3% en moyenne pour le PIB et 3,6% pour le PIB non agricole. Des niveaux jugés insuffisants et ne permettant pas à l’économie marocaine d’être à la hauteur de celles des pays émergents. Pourtant, comme le rappellent les analystes de Washington, le Maroc ne manque pas d’atouts : une position géographique favorable, une stabilité macroéconomique et politique et aussi et surtout beaucoup de réformes engagées.
La Banque mondiale pose en fait une question centrale : pourquoi l’investissement privé est-il faible au Maroc ? est-ce un problème de financement ? ou d’infrastructures ? de ressources humaines qualifiées ?
Rien de tout cela, comme en attestent les réponses fournies par quelque 800 décideurs et chefs d’entreprises interviewés à ce sujet. Ce qui conduit les économistes à une première série de conclusions qui contredisent des clichés bien ancrés dans le monde économique local. La première est qu’il n’existe plus un frein de financement pour l’investissement. Plusieurs indicateurs sont mis en avant dans le rapport. Les ressources disponibles, mesurées par l’épargne nationale, dépassent constamment l’investissement intérieur. Ainsi, depuis 2001, le taux d’épargne se situe entre 26 et 28 % du PIB, alors que le taux d’investissement, lui, oscille entre 23 et 25 %. Le deuxième indicateur, qui est le coût du capital, confirme la tendance. Les taux d’intérêt réels ont considérablement baissé entre 1997 et 2004. Ils sont passés de 9,5% environ à 6%. Et enfin, l’accès des entreprises au crédit bancaire n’est plus un problème puisque, comme l’explique le rapport, seules 10% des demandes de crédit sont rejetées par les banques.
Pour les infrastructures, suspectées un moment d’être un facteur de blocage pour l’investissement, le rapport estime que le niveau des infrastructures au Maroc n’est pas particulièrement mauvais et même parfois meilleur que dans beaucoup d’autres pays de la région Mena (Moyen-Orient & Afrique du Nord). A ce niveau, les experts de la banque n’ont pas manqué de relever, toutefois, le coût élevé de la logistique au Maroc. Pour un container de 20 pouces par exemple, les charges portuaires et les coûts de manutention à Casablanca sont respectivement de 248 et 147 dollars contre 126 et 91 dollars au port d’Izmir en Turquie ou 153 et 98 dollars au port d’Alexandrie en Egypte.

Le secteur privé a peur d’embaucher
Si toutes ces conclusions peuvent sembler réconfortantes, elles ne font, en fait, qu’obscurcir le mystère de la croissance au Maroc. Car si les ressources sont là et à des coûts abordables, si le pays dispose des infrastructures nécessaires, pourquoi n’arrive-t-il pas à engranger la dynamique nécessaire ? Pour la Banque mondiale, un certain nombre de défaillances, négligées par le passé ou non considérées comme telles, font aujourd’hui blocage. Ces défaillances sont au nombre de quatre : elles concernent les politiques économiques poursuivies par le Maroc en matière de réglementation du marché du travail, de fiscalité, de régime de change et d’ouverture du marché.
Pour la Banque mondiale, et en dépit d’une récente réforme du cadre réglementaire, le marché du travail du Maroc est l’un des plus rigides au monde. «Le Maroc souffre de la peur de l’embauche avec moins de flexibilité que les pays concurrents pour ajuster les coûts», peut-on lire dans le mémorandum. Quant au nouveau Code du travail, il n’a pas arrangé les choses puisque, comme le relève le rapport, il implique des coûts de licenciement plutôt élevés avec une moyenne de 83 semaines de travail, soit 19 mois. La banque va plus loin en estimant que l’augmentation de 10% du Smig instituée suite à l’accord du 30 avril 2003 n’a fait qu’affaiblir la compétitivité des entreprises marocaines.
Sur le plan fiscal, le Maroc en prend également pour son grade. Le rapport de la Banque mondiale pointe sans détour un système encore largement déséquilibré avec des impôts directs qui rapportent plus que les impôts indirects alors que la norme, dans une économie de marché, est inversée. Vérification faite auprès des Finances, en 2004, l’IS et l’IGR qui taxent le capital et la main-d’oeuvre ont rapporté 36 milliards de DH contre 34 seulement pour les impôts indirects dont 25 milliards au titre de la TVA qui, elle, est censée taxer l’activité économique. Les impôts directs sont non seulement trop dominants mais leurs taux sont jugés trop élevés. Ainsi, pour l’IGR, le taux correspondant à la tranche marginale de l’IGR (44,5%) appliqué au Maroc est parmi les 20 plus élevés au monde. Identifié comme le 3e obstacle, le plus important aux affaires, le taux d’imposition des revenus individuels «augmente les charges salariales, décourage l’embauche des travailleurs qualifiés et encourage leur migration».
Sur le registre de la politique de change, le mémorandum de la Banque mondiale estime qu’il est temps que le Maroc fasse le grand saut vers un taux de change plus flexible. Précision importante, il ne s’agit pas de passer à un système flottant mais plutôt de faire les ajustements nécessaires et surtout le plus souvent possible. A commencer par le fait que le dirham s’est apprécié par rapport au dollar de 20% depuis la moitié des années 1990.
Enfin, et la Banque mondiale n’y va pas par quatre chemins, «le Maroc est le 3e régime le plus restrictif dans le monde». En clair, l’économie marocaine est surprotégée avec un taux de droits de douane moyen de 52% !
Ce sont donc ces contraintes qui créent un «blocage du processus de transformation structurelle du secteur privé», conduisant à une faible diversification productive, notamment dans les exportations. Les statistiques de l’Office des changes le prouvent d’ailleurs : depuis 15 ans, elles évoluent moins rapidement que celles des pays concurrents. Entre 2001 et 2004, les exportations marocaines ont progressé en moyenne de 2% par an, contre 29% pour la Roumanie, 25% pour la Turquie ou encore 14% pour l’Egypte et 10% pour la Malaisie. Pire, elles se sont très peu diversifiées. Une dizaine de produits, les mêmes depuis plus de 10 ans, rapportent bon an mal an 60 milliards de DH sur un total de l’ordre de 86 milliards. Et pour finir, ces produits phare, comme le signale la Banque mondiale, sont d’un bas niveau de sophistication et comportent très peu de valeur ajoutée. La valeur ajoutée était de 17% environ en 2003, contre presque 30% pour la Turquie, 47% pour la Pologne et 65% pour la Hongrie.
Placer la croissance

au même titre que l’INDH, sous l’autorité du Roi
Mais les politiques économiques ne sont pas les seules mises en cause. La Banque mondiale met également en avant un problème de gouvernance : manque de coordination entre ministères, déperdition de l’information, processus décisionnel mal défini, lenteur des réformes en raison de la recherche constante du consensus ou encore réforme n’ayant servi à rien. Deux exemples : un conseil de la concurrence fantôme ou encore un Code du travail inappliqué.
Que penser de tout cela ? Les responsables marocains ont un avis différent sur plusieurs causes de défaillance, notamment le niveau de protection, le régime de change ou encore la fiscalité. Sur ce dernier point, Driss Jettou (voir page 9) convient bien que le taux de l’IGR ou de l’IS est trop élevé, mais, explique-t-il, «il faut tenir compte d’un équilibre budgétaire. En 2005 par exemple, les charges de compensation se sont alourdies de 5 milliards de DH et les recettes de privatisation ont à peine atteint les 5 milliards contre 12 prévus. On ne peut pas supporter ce gap et alourdir derechef les charges de l’Etat par un allègement fiscal. Le Maroc n’a tout simplement pas les moyens».
Pour la Banque mondiale, il y a urgence. Un des ses responsables résume en quelques mots la philosophie du rapport. «Il faut non seulement changer ce qui doit l’être, mais il faut le faire très rapidement, d’ici deux ans ou moins, le Maroc ne pourra plus rattraper son retard».
Pour cela, l’élaboration d’un pacte national pour la croissance et l’emploi est suggérée. En fait, il s’agit d’une nouvelle stratégie dont l’objectif principal est de diversifier la production industrielle du Maroc et d’amener le secteur privé à investir encore plus et surtout dans les secteurs à forte valeur ajoutée. Sans le dire clairement, la Banque mondiale suggère qu’il soit placé sous l’autorité du Souverain : «un leadership et une implication institutionnelle au plus haut niveau, l’instauration d’un Conseil de coordination de haut niveau qui aura pour mission d’établir et de fédérer tous les acteurs autour du pacte national pour la croissance et l’emploi et, à court terme, des mesures choc et urgentes pour corriger les défaillances nées des politiques économiques». Lors d’un dîner avec la presse, vendredi 9 décembre, François Bourguignon a avoué être étonné de la rapidité avec laquelle l’INDH avait pris corps, manière de dire qu’il faudrait pour le Maroc une initiative nationale pour le développement économique (INDE)

Driss Jettou : «Les problèmes sont autres. Ils s’appellent productivité, intégration et logistique»

«Que le Maroc ne réalise pas un taux de croissance suffisamment élevé en dépit des réformes, des investissements publics et d’une économie qui se porte relativement bien laisse effectivement perplexe. Mais de quoi parle-t-on ? En 2005, le taux de croissance du PIB sera de 1,8% à peine. On explique cela par l’impact d’une faible campagne agricole. Mais ce taux de 1,8% est-il réaliste ?
En 2005, la production céréalière a été de 42 millions de quintaux, soit 18 de moins que pour une campagne moyenne. Par opposition, les exportations de fruits et légumes sont en hausse ainsi que ceux de produits de la mer (qui entrent dans la composition du PIB agricole). A cela s’ajoutent les indicateurs du dynamisme de l’économie. La consommation d’électricité est en hausse de 9%, les crédits à l’équipement se sont appréciés de 15%, la consommation de produits pétroliers, en dépit de la flambée des prix, est également en hausse, la demande intérieure des ménages a progressé de 11%, les ventes de véhicules utilitaires ont bondi de 34%. Par secteur, on remarquera que les progressions sont également honorables. BTP, télécoms, services, commerces, mines affichent des taux de croissance aux alentours de 8%. Certes, l’industrie connaît quelques problèmes, mais l’on ne rappelle jamais que le secteur secondaire ne représente que 9% des emplois. En 2005 toujours, et pour prendre un simple exemple, le chiffre d’affaires des télécoms sera en hausse de
5 milliards de DH et celui du tourisme de 6 milliards de DH, soit 11 milliards de DH de plus pour ces deux activités seulement. Ces 11 milliards de DH ne font pas frémir le PIB et 18 millions de quintaux le font baisser de 3 points ? Si c’est le cas, j’ai bien envie d’acheter ces 18 millions de quintaux pour avoir un taux de croissance «convenable».
Il y a manifestement un problème avec nos chiffres et ce ne sont pas les méthodes de calcul que je mets en cause mais plutôt la pondération de chaque secteur dans le calcul du PIB. Ce qui fait que notre PIB est sous-estimé et son taux de croissance bien en deça de la réalité. Ainsi, en 2006, et sur la base d’une production céréalière de 60 millions de quintaux, nous réaliserions un taux de croissance de 5,4%. Tout cela par la grâce de 18 millions de quintaux en plus ! ! ! Si la croissance du PIB était aussi faible qu’on le dit, comment expliquer alors que le taux de chômage ait baissé en trois ans de 14 à 10,8% ? Une norme bien établie veut que le taux de croissance du PIB soit égal à celle de la consommation électrique divisée par 1,8. Cela nous donne un taux de 5% pour cette année.
Cela dit, je ne nie pas que des facteurs de blocage à une plus forte croissance existent. Mais ce n’est pas le Code du travail, ni le taux de change. Nos problèmes ont pour noms productivité en vue d’une meilleure compétitivité, intégration pour réaliser plus de valeur ajoutée et facilitation logisitique pour rendre le pays plus attractif en matière d’investissement.
Enfin, on dit que le Maroc est surprotégé, mais dans son calcul la Banque mondiale inclut les droits de douane appliqués aux produits agricoles. Sur ce chapitre, le Maroc se protège autant que l’Europe ou les Etats-Unis par exemple. En revanche, pour les produits manufacturés, les taux sont bien en deçà de la moyenne de 50% et ils vont baisser fortement d’ici peu»
Driss Jettou Premier ministre

Plan Emergence ? Oui, mais...

Beaucoup se sont interrogés sur le silence, jusqu’à ce jour, de la Banque mondiale par rapport au plan Emergence. En lisant le mémorandum entre les lignes, on découvre la réponse. Si mesures incitatives il y a, estime la Banque mondiale, elles doivent être destinées uniquement aux nouvelles activités et ne doivent pas être «capturées par des groupes de pouvoir liés à des activités traditionnelles condamnées à disparaître». La Banque mondiale préconise plutôt de cibler des activités et non pas des secteurs avec des politiques «aussi transversales que possible et sectorielles que nécessaire». En fait, explique un responsable de la banque, «globalement, l’intention est bonne, mais il faut éviter de favoriser un ou plusieurs secteurs sous peine de créer à nouveau des systèmes de rente»

Fadel Agoumi & Saâd Benmansour
Publié le : 16/12/2005
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